
Avant d’aller voir le film inspiré par un livre qui m’avait tant marquée, j’ai hésité, tant les films peuvent parfois paraître réducteurs par rapport au livre dont ils s’inspirent. J’avais beaucoup apprécié ce roman entre autres parce qu’il s’apparente à un conte philosophique sur le thème de l’identité : qui sommes-nous, quel sens a notre destin, le bonheur est-il possible, pourrions-vivre une autre vie, ailleurs, aujourd’hui, demain, et à quel prix ?
Cette question traverse tout le livre que j’avais tellement apprécié que je l’ai relu récemment en anglais pour mieux « sentir » le personnage. « The Big Picture » m’a d’ailleurs été dédicacé par Douglas Kennedy himself lors de son récent passage à Strasbourg dans le cadre des rencontres organisées par la librairie Kléber.
Bref, le film d’Eric Lartigau restitue admirablement le climat du livre. Le jeu de Romain Duris le rend vraiment proche du héros du livre et de l’image que je m’en faisais : un type intelligent, qui doute de ses choix de vie, qui suit une route qu’il n’a pas vraiment choisie, et qui, en raison de ce décalage permanent qui le conduit à se mentir à lui-même, devient tellement border line dans ses attitudes que sa vie bascule.
Je ne suis pas d’accord pour dire comme d’autres que sa vie à ce stade est un échec, mais plutôt que sa première vie s’est construite sur une suite d’erreurs. Dans le livre d’ailleurs, on raconte que son père a étouffé dans l’oeuf sa vocation de photographe pour qu’il rentre dans le rang.
A partir du moment où il est obligé de fuir, malgré son sens de l’organisation et de la stratégie, on a peur pour lui, tout le temps, pendant tout le film, comme dans le livre : peur qu’il ne soit rattrapé par son acte fatal, qu’il soit reconnu alors qu’il est censé être mort, ou qu’il ne craque en voulant retrouver ceux qu’il aime. Le climat incertain et angoissant du film lui donne une dimension dramatique et une profondeur je ne n’attendais pas forcément. Le « thriller » prend tout son sens, grâce à cette tension psychologique permanente.
Car changer d’identité et disparaître, dans notre société, c’est difficile. On laisse des traces partout, par sa voiture, sur internet, via des expositions, des publications, la traçabilité des héros de DK rend une seconde vie difficile. Quand on a besoin d’être reconnu par son travail, il faut assumer sa part de lumière : les héros de Douglas Kennedy sont écrivains, scénaristes, journalistes, photographes… rarement ouvriers ou couturières.
Prisonniers des conventions de leur classe sociale aisée et du formatage des élites, les héros de DK cherchent une voie qui leur ressemble plus que le diktat de la réussite matérielle. C’est sans doute cette quête de sens qui fait que les romans de l’américain ont tant de succès en Europe. Le film est d’ailleurs une excellente entrée en matière pour ceux qui n’auraient pas lu les romans de Douglas Kennedy.
PS : Pendant le film, j’ai eu l’impression sur un quai de gare que Douglas Kennedy lui-même marchait parmi la foule des voyageurs. Illusion ou pas, cette apparition fugitive avec le clin d’oeil à Hitchcock serait bien dans l’esprit du livre, du film… et de l’écrivain.